
« Quelqu’un ici n’a besoin de personne pour recevoir des leçons, répliqua mon père avec une subite fureur.
— Qu’il se présente », déclara l’autre en se levant d’un bond et en se dépouillant de sa cape. Mais mon père, avec un sourire qui fit glousser ses courtisans, répondit à cet étranger fanfaron qu’il ne serait pas équitable de le laisser combattre tant qu’il avait l’esprit embrumé par le vin : propos qui, comme de juste, mit l’ambassadeur en rage. Les musiciens intervinrent alors pour relâcher la tension, mais la colère de notre visiteur ne s’apaisa pas, et au bout d’une heure, un peu remis de son ivresse, il demanda de nouveau à rencontrer le champion de mon père. Aucun homme de Salla, prétendait notre hôte, n’était de taille à rivaliser avec lui.
C’est alors que le septarque lui répondit : « Je vous affronterai moi-même. »
Ce soir-là, mon frère et moi nous étions assis à l’extrémité de la longue table, parmi les femmes. Et ces mots stupéfiants roulèrent jusqu’à nous, prononcés par la voix de mon père : je et, l’instant d’après, moi-même. C’étaient là des obscénités que Stirron et moi chuchotions parfois, avec des rires grivois, dans l’obscurité de notre chambre à coucher, mais jamais nous n’aurions pensé les entendre prononcer dans la salle des festins de la bouche même du septarque. Notre réaction à ce choc fut différente : Stirron eut un sursaut convulsif et renversa sa coupe ; quant à moi, j’émis d’une voix suraiguë un ricanement mi-ravi, mi-embarrassé, qui me valut instantanément un soufflet de la part d’une des dames de compagnie. Mon rire ne servait qu’à masquer l’horreur que j’éprouvais intérieurement. J’avais peine à croire que mon père connût ces mots et, plus encore, qu’il osât les dire en présence de cette auguste compagnie. Je vous affronterai moi-même. Pendant que l’écho de ces formes de discours interdites m’étourdissait encore, mon père, jetant sa cape et faisant un pas en avant, se plaçait face à la masse corpulente de l’ambassadeur, qu’il attrapa par un coude et une hanche, en une prise agile, avant de le faire tomber sur les dalles grises et polies.
