J’ai peu connu mon père. Sur Borthan, nous sommes tous étrangers les uns aux autres, mais un père est d’habitude une personne un peu plus proche ; ce n’était pourtant pas le cas du vieux septarque. Entre lui et nous se dressait un impénétrable mur de formalisme. Pour lui adresser la parole, nous usions des mêmes formules de respect que ses sujets. Ses sourires étaient si rares que je crois pouvoir me rappeler chacun d’eux. Une fois, chose inoubliable, il me fit monter près de lui sur son trône de bois grossièrement équarri et me permit de toucher le vieux coussin jaune, en m’appelant tendrement par mon nom d’enfant ; c’était le jour de la mort de ma mère. Cette exception mise à part, il m’ignorait. Je l’aimais et le redoutais, et je m’accroupissais, tremblant derrière les piliers de la salle du trône, pour le voir dispenser la justice, en me disant que, s’il me voyait, il me ferait anéantir, mais sans pouvoir m’empêcher de le contempler dans toute sa majesté.

Détail curieux, c’était un homme au corps mince et à la taille moyenne que mon frère et moi dominions de la tête même avant d’avoir atteint l’âge d’homme. Mais il y avait en lui une terrifiante réserve d’énergie qui le poussait à relever tous les défis. Une fois, quand j’étais enfant, il se présenta à la Cour un ambassadeur des contrées occidentales, un homme énorme à la peau recuite par le soleil, qui, dans ma mémoire, se dresse aussi haut que le mont Kongoroï ; probablement était-il en fait de la taille et de la corpulence que je possède actuellement. Lors du festin, l’ambassadeur, qui avait trop bu de vin bleu, déclara devant mon père, sa famille et ses courtisans : « On va montrer sa force aux hommes de Salla, à qui on est peut-être capable d’en remontrer sur le chapitre de la lutte. »



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