
Je suppose que presque tout ce que je viens d’écrire aurait pu être rédigé selon la méthode d’autrefois, sans que cela prête à conséquence. Mais je tiens à lutter contre cet effacement de soi qui régit la grammaire en usage sur mon monde ; et je dois donc entrer en joute avec mes propres muscles pour conquérir le droit d’ordonner les mots selon ma philosophie présente.
En tout cas, même si mes vieilles habitudes me poussent par surprise à mal construire mes phrases, leur signification n’en flamboiera pas moins à travers l’écran des mots. Que je dise : je m’appelle Kinnal Darival et je vais tout vous dire à mon sujet ; ou que je dise : on s’appelle Kinnal Darival, et on va tout vous dire à son sujet, il n’y a pas grande différence. Dans les deux cas, de toute manière, le contenu du témoignage de Kinnal Darival est – d’après vos critères, ces critères que je veux détruire – répugnant, méprisable et obscène.
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Je suis également troublé, tout au moins dans ces premières pages, en essayant d’imaginer mon public. Je suppose, puisqu’il le faut, que j’aurai des lecteurs. Mais qui sont-ils ? Qui êtes-vous ? Des hommes et des femmes de ma planète natale, peut-être, qui tourneront furtivement les pages à la lueur des torches, en redoutant d’entendre frapper à la porte. Ou bien des natifs d’autres mondes qui me liront par amusement, qui étudieront mon livre en tant que document sur une société étrangère aux mœurs monstrueuses. Je n’en ai aucune idée. Il ne m’est pas facile d’établir un contact avec vous, mon lecteur inconnu.
