
Par conséquent, je dois vous fournir des explications. Il se peut que j’en abuse et que je vous lasse à force de vous asséner des évidences. Pardonnez-moi si je vous enseigne ce que vous connaissez déjà. Pardonnez-moi si le ton que j’emploie manque de cohérence et si j’ai parfois l’air de m’adresser à quelqu’un d’autre. Car pour moi vous n’êtes pas unique mais multiple, mon lecteur inconnu, et vous portez maints visages. Tantôt, je vois en vous le nez proéminent de Jidd le purgateur ; tantôt le sourire suave de mon frère par le lien Noïm Condorit ; tantôt la douceur soyeuse de ma sœur par le lien Halum ; tantôt vous devenez Schweiz le tentateur de la miséricordieuse Terre ; tantôt, encore, vous êtes le fils de mon fils de mon fils de mon fils de mon fils, avide, à bien des années dans le futur, de savoir quel genre d’homme était son ancêtre ; tantôt, enfin, vous êtes un étranger d’une planète différente, aux yeux de qui, nous autres habitants de Borthan, nous sommes grotesques, mystérieux et déconcertants. Je ne vous connais pas, aussi mes efforts pour m’adresser à vous seront-ils entachés de maladresse.
Mais, par la Porte de Salla, avant que j’en aie fini vous me connaîtrez comme aucun homme de Borthan n’a jamais été connu par ses semblables auparavant !
4
Je suis un homme d’un certain âge. Trente fois depuis le jour de ma naissance Borthan a accompli sa révolution autour de notre soleil vert doré, et sur notre monde un homme est considéré comme vieux quand il a vécu une cinquantaine de ces périodes, bien que l’homme le plus âgé dont j’aie jamais entendu parler soit mort au bout de quatre-vingts d’entre elles.
