En ce lieu misérable et désolé, il flatte son moi nauséabond et jette au vent chaud des pronoms agressifs, avec l’espoir que, emportés par les bourrasques, ils iront souiller ses congénères. Il aligne phrase après phrase au gré d’une syntaxe démentielle et exhibitionniste. S’il le pouvait, il vous saisirait par le poignet pour vous déverser dans l’oreille, contre votre gré, ses flots d’immondices. Et pour quelle raison ? Darival est-il fier de sa folie ? Son esprit solide a-t-il entièrement sombré sous l’assaut des serpents de l’inanité ? Est-il réduit à l’état de forme vide, pendant qu’assis dans cette cabane sinistre il se fait jouir comme un obsédé avec des mots honteux, en marmonnant des « je » et des « moi » et des « mon » et des « me », prêt, tout en pleurnichant, à mettre à nu l’intimité de son âme ?

Non. C’est Darival qui est sain d’esprit et vous tous qui êtes malades : je sais que ça semble fou, mais je le maintiens. Je ne suis pas un dément qui raconte des ignominies pour tirer un douteux plaisir d’un univers glacial. Je suis passé par le temps des changements, j’ai été guéri de la maladie qui affecte les habitants de mon monde, et, en écrivant ce qui va suivre, j’ai l’intention de vous guérir comme moi, vous qui faites route vers les Basses Terres Arides pour me mettre à mort en punition de mes espoirs.

Qu’il en soit donc ainsi.

Je m’appelle Kinnal Darival, et je vais tout vous dire à mon sujet.

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Des vestiges et des lambeaux des coutumes contre lesquelles je me rebelle me possèdent toujours. Peut-être pouvez-vous commencer à comprendre quel effort cela représente pour moi de bâtir mes phrases dans ce style, de conjuguer les verbes de façon adaptée à la construction à la première personne. J’écris depuis dix minutes et j’ai le corps couvert de sueur, une sueur gluante et visqueuse qui n’est pas due à l’air torride qui m’entoure mais au combat mental que je livre. Je sais quel style je dois employer, mais les muscles de mon bras se révoltent et luttent contre moi pour m’obliger à exprimer les mots à l’ancienne mode, en disant par exemple : on écrit depuis dix minutes et on a le corps couvert de sueur ; ou encore : on a passé par le temps des changements, on a été guéri de la maladie qui affecte les habitants de son monde.



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