« On a sa cible ! » criai-je avec joie, et, levant mon arme, je visai, tout en me rappelant ce qu’on m’avait enseigné : laisser l’esprit intérieur faire le calcul, ajuster la mire et tirer, le tout en une seule impulsion brève, avant que l’intellect ait eu le temps de chicaner pour brouiller les ordres de l’intuition.

Mais, au moment même de tirer, j’entendis sur ma gauche un hurlement terrifiant, et je décochai mon trait sans même viser, en faisant volte-face vers l’endroit où se trouvait mon père. Je vis alors celui-ci à demi enfoui sous la masse tressautante d’un autre cornevole qui l’avait encorné de part en part. Les ailes du monstre battaient furieusement contre le sol en projetant des nuées de sable rouge ; le rapace s’efforçait de prendre son envol, mais un cornevole n’a pas la force de soulever le poids d’un homme, ce qui ne l’empêche pourtant pas de l’attaquer. Je courus à l’aide du septarque. Il criait encore et je voyais ses mains agripper la gorge décharnée du cornevole, mais ses cris maintenant ressemblaient à des râles, et quand – le premier – j’arrivai sur les lieux, il gisait immobile, le corps couvert comme d’un manteau noir par le rapace, qui continuait de se débattre. J’avais dégainé mon épée ; je tranchai le cou du cornevole aussi net que s’il s’était agi d’un simple cou de poulet, je repoussai du pied sa carcasse, puis je me mis à tirer désespérément sur la tête démoniaque, pour l’arracher du dos du septarque, dans lequel elle était fichée comme un hideux emblème. Les autres m’avaient rejoint ; ils me firent reculer ; quelqu’un me saisit par les épaules et me secoua jusqu’à ce que mon accès de fureur soit passé. Quand je me tournai à nouveau vers eux, ils se resserrèrent pour cacher à ma vue le cadavre de mon père et, à ma consternation, ils ployèrent le genou jusqu’à terre devant moi pour me rendre hommage.



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